Il est trois heures et ma décision est maintenant prise, je m'en vais donc offrir à mon frère une paix éternelle. Je marche dans les rues troubles de Thèbes, je crois apercevoir à chaque coin de rue une silhouette, un fantôme... peut-être celui de Polynice qui ne trouve pas le sommeil. Par cette nuit, je suis aussi aveugle que mon défunt père. Je suis aveuglée par l'amour que je te porte, Polynice, par mes croyances et principes, par ce monde d'adultes dans lequel je ne veux pas entrer, que je trouve trop injuste et immoral... Pourquoi? pourquoi tout cela nous arrive t-il ? les dieux nous ont maudits, ils font connaître à toutes les générations de notre famille le malheur, la mort, l'humiliation, le désespoir. Et à présent, Créon veut que tu subisses encore cela, après ta cruelle mort, que tu erres. NON! Moi, je m'y oppose. Et s'il faut mourir alors que ce soit pour une juste cause, ta cause. Voilà que tout cela me fait pleurer. Je sens cette larme couler sur ma joue... Je sais que tu aimais me voir pleurer car mes yeux devenaient brillants. Tu disais qu'ils pétillaient comme les étoiles. Alors, ces larmes sont pour toi, regarde, je te les offre. Et si quelqu'un me voit, alors je serai dénoncée puis condamnée et je rejoindrai notre famille. Et si c'était ce que je désirais?
  J'entrevois un corps sombre, couché; c'est toi mon frère. Je m'approche. Mais que t'ont-ils fait? ou plutôt que ne t'ont-ils pas fait ? Te laisser ainsi ! Créon a fait ce qui lui semblait juste, il est évident pour moi que je fasse de même.
  En recouvrant ton corps je pense à notre soeur, Ismène. Elle a peur d'être humiliée, de souffrir et de mourir, sans sa dignité. Elle m'a avoué qu'elle me trouvait trop jeune pour défendre des idées et me sacrifier pour elles. Elle croit comprendre l'acte de Créon, mais pour moi cela est impossible. C'est inhumain ! Si montrer l'exemple, c'est agir en monstre, alors qu'on me préserve d'avoir un jour à devoir montrer l'exemple. Un jour que je ne verrai jamais, mon Polynice, car chaque geste, chaque poignée de terre me rapproche de toi.
  Je suis à bout de force et il fait si froid. Cela fait maintenant une heure que je te donne cette intime cérémonie et j'ai l'impression de sentir ton esprit nous quitter. Polynice, le banni par tous, j'espère avoir accompli mon rôle, sois fier de ta chair et de ton sang. Je m'en retourne dans ce palais de glace rejoindre la mort.

 

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